Un peintre du merveilleux.

Arlette Doffigny nous reçoit dans son atelier. Sur le chevalet, la toile qu’elle est en train d’achever. Trois motifs
ont trouvé leur équilibre : une plume de fer, des livres alignés, un triangle. L’effet est assez austère, mais on devine qu’il s’agit d’évoquer, de manière indirecte, allégorique, le travail de l’écrivain. Le peintre en est d’ailleurs à son deuxième essai. La première toile, que nous obtenons de voir, traite des mêmes motifs dans des couleurs plus sombres. Le moyen de préférer l’une à l’autre ? Nous n’y arrivons pas.

Magritte disait que la question n’était plus « Comment peindre ? », mais « Que faut-il peindre ? ». Depuis qu’elle a laissé à la photographie le soin de représenter le monde qui nous environne, la peinture s’est mise à explorer le symbolique et l’imaginaire. Etes-vous attirée par l’abstraction ?

La peinture, comme le langage, n’existe qu’à condition d’être comprise, d’avoir un sens, de signifier quelque chose pour quelqu’un. Si la peinture abstraite échappe à cette condition, elle cesse de m’intéresser, en ce qui me concerne. Une toile essaie de faire passer un message, même s’il se réduit à nous faire rêver. Le public reste libre d’interpréter le symbole à sa guise, d’une manière peut-être toute différente de moi. Il en fait son affaire à lui. Je me contente d’éveiller sa réflexion à partir d’un motif concret.

N’est-ce pas là exiger beaucoup d’un public qui, par tradition, privilégie l’art figuratif ? Peut-on exiger de lui un constant effort d’interprétation ? 

N’exagérons pas la difficulté. Les symboles ont, par définition, un double sens. Si je peins une fleur, je peux décider qu’elle figure une femme. Où est la difficulté ? C’est là un sens codé par toute une tradition. La fleur reste fleur par son apparence. Je n’ai surtout pas l’intention de mettre le réel entre parenthèses. Ce qui est matériel garde son aspect. Je vois la bouteille, le verre d’eau comme ils sont. Simplement, je les vois « mieux » qu’on ne le fait habituellement, je les regarde avec plus d’attention. C’est le souci du détail qui rend ma vision particulière. Dans ma peinture, les animaux restent eux-mêmes : vous verrez que j’affectionne les chiens… 

En quelque sorte, bien que reconnaissable, l’objet matériel sert de clef : il ouvre sur une réalité qui n’est plus de l’ordre du quotidien, mais de l’imaginaire.

Si on peut dire. Cette tendance à mettre l’autre sur la piste d’une interprétation possible, je ne l’ai pas toujours eue. Dans mes toiles les plus anciennes, je dissimulais plutôt mes intentions. A présent, je crains au contraire de n’être pas comprise. De là, mon penchant à recourir à des formes de merveilleux qui appartiennent à la mémoire collective : le mythe grec, romain, celtique, la tradition judéo-chrétienne, les légendes germaniques… La symbolique que j’exploite est devenue plus riche, mais pas moins accessible. Pris séparément, tel fleuve et tel instrument de musique n’évoquent rien de précis, mais, réunis dans un tableau intitulé « l’Or du Rhin », ils font référence à l’univers musical de Wagner. Du même coup, le tableau devient « parlant », enclenche une rêverie dans de multiples directions.

Beaucoup de figures mythologiques hantent vos tableaux : Danaé, la Pythie, Andromède, Neptune, etc. 

Sans doute, mais, souvent, je trouve les titres une fois le tableau terminé. 

Puisque vous mentionnez diverses catégories de merveilleux, pourquoi ne pas inclure le merveilleux moderne ? Un tableau comme « Ozone » me semble appartenir à pareille veine. 

Cette toile mérite sans doute pareille étiquette, mais la science-fiction est loin de m’attirer en tant que peintre.

Peut-être avez-vous plus d’inclination pour l’ésotérisme ? Certaines toiles semblent faire allusion à des rites de passage. Dans l’une, telle femme descend un escalier, mais on ne sait pas à quoi il mène et, par suite, d’où elle revient. 

Une autre fois, j’ai remplacé l’escalier par un chemin d’abord caillouteux, puis aplani. Ce que j’appelle la révélation survient quand l’on doit décider de son destin, choisir ce que sera ou non sa vie. Pour moi, il s’agissait essentiellement de justifier les raisons de me consacrer à la peinture. Si rien n’est représenté derrière l’escalier, c’est que le savoir obtenu par la révélation n’est pas transmissible. On peut seulement dire : à présent, la femme est redevenue humaine, mais ce qu’elle sait restera son secret. Reste l’espoir que sa vie sera dorénavant plus belle, plus heureuse, plus riche. Vous pensez que me voilà bien optimiste En fait, je n’ai aucun goût pour la violence.

C’est là ce qui sépare, conventionnellement, le fantastique du merveilleux. Le premier aime nous inquiéter ; le second, nous charmer. Un tableau, « la Petite Etoile », a tout d’un conte de fées. On y voit un enfant chevauchant une tortue…

Par exception, j’ai voulu mettre en scène un conte qui avait beaucoup plu à l’une de mes petites-filles. Il s’agit du vœu fait par deux enfants à la vue d’une étoile filante. Le frère désire posséder un cheval blanc ; sa sœur voudrait l’étoile elle-même. Après quelques difficultés, l’histoire se termine bien : l’étoile vient se cacher dans la chambre de l’enfant et dès lors les deux deviennent inséparables. Le tableau essaie de rassembler les motifs principaux de la féerie, mais je ne crois pas avoir renouvelé pareille tentative.

Revenons au parti pris d’optimisme ou, plus précisément, au refus de la violence. Pour me faire l’avocat du diable, je vous demanderai si la représentation d’une lame de rasoir fichée dans le globe terrestre concorde bien avec cet engagement.

Je n’y verrais pas un signe d’agressivité, comme on serait trop vite tenté de le croire. C’est l’une de mes premières toiles. Sans doute ai-je traduit sur le plan pictural ce qu’un autre exprimerait par des termes comme « rupture », « coupure », « arrachement ». J’étais en rupture avec un passé qui ne me satisfaisait plus. J’avoue d’ailleurs que tout cela était et reste obscur pour moi.

Rompre avec le passé correspond, chez un artiste, au désir de naître une seconde fois.

Je ne suis guère d’accord avec cette proposition. On naît artiste. Il y a là quelque chose de programmé. J’étais encore presque une enfant que je rêvais de faire les Beaux-Arts. Ma famille prit prétexte de notre éloignement de Bruxelles pour me dissuader.

Mettons alors cette lame de rasoir sur le compte d’un conflit familial qu’il s’agissait de liquider. On rêve d’une lame pour ne pas avoir à s’en servir.

J’admets la part du rêve. L’onirique, c’est encore du merveilleux, mais plus intime. Je crois pourtant davantage aux signes qui ont rapport à l’eau, à l’espace. Je suis née sous de tels signes.

Des quatre éléments, vous en retenez deux.

Exactement. J’ai horreur d’être enfermée. Et mes tableaux sont souvent des variations sur le thème de l’eau, à titre principal ou non : cascades, pleurs, rivières, pluies…

C’en est au point que vous peignez la matière en train de fondre. Les aigles napoléoniennes s’effondrent dans une marée visqueuse.

Les Thudiniens me l’ont assez reproché. Qu’importe ! Je déteste les dictateurs. Par ailleurs, j’ai assez souvent représenté la ville de Thuin pour ne pas mériter ces reproches. Je suis très attachée à mon terroir.

Comment concilier cet amour avec la rêverie cosmique, l’illimitation de l’espace ?

La réalité affective est d’ici. Mon cœur est d’ici. Simplement je vois la ville me suivre, s’évader avec moi dans les lointains. C’est le propre de la pensée de réussir ce tour de force. Là où les autres voient un ici et un ailleurs, le peintre les fait communiquer. Deux réalités se conjuguent. Nous revenons au symbole. La sirène est à la fois femme et poisson. 

La sirène est à la fois le même (sirène) et l’autre (femme). Cette rêverie de l’unité est-elle chez vous le fruit de l’intuition ou de la réflexion ?

Je pense toujours au préalable à ce que je vais peindre, aux associations possibles entre le monde réel (le donné) et le monde imaginaire (le construit). Pour reprendre vos propres mots, je vois le même et l’autre à la fois, avant de peindre. L’opération est d’abord mentale. J’insiste à nouveau sur l’espoir que j’ai d’être suivie par le public, suivie et comprise.

Parlons de ce public dont vous rêvez. Vous le voyez fait principalement de femmes ? A en juger d’après une rapide statistique, très peu d’individus masculins figurent dans vos tableaux.

La remarque est vraie, encore que le pôle masculin se dissimule souvent derrière une figure emblématique. Suis-je féministe ? Je serais là dans mon rôle. Dans mon entourage, on me prétend dominatrice. Qui est dominant ? Qui est dominé ? Qui suis-je quand je peins ? Qui suis-je au quotidien ? Je ne prétends pas avoir exploré mon inconscient. J’admettrai toutefois que j’ai tendance à idéaliser la femme.

Idéaliste, vous l’êtes encore dans « le Christ Roi du Portugal ». A l’horizon, très loin, se dessine une croix. Pourquoi cette mise à distance ?

Ce n’est pas une mise à distance, au sens où le Christ serait hors d’atteinte. Je pense qu’au bout de chaque cheminement, il y a le Christ. Il est là pour tout le monde. Il suffit de monter pour aller vers lui.

(Propos recueillis par Léon Somville.)