Le pélican - Amour mystique

 


Lorsque le pélican lassé d'un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En voyant au loin s'abattre sur les eaux,
Déjà croyant saisir et partager leur proie,
Il scourent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goûtres hideux
Lui, gagnant à pas lents une roche élévée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux,
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte
En vain il a des mers fouillé la profndeur
L'océan était videet la plage déserte,
Pour toute nourriture il apporte son coeur
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaise et chancelle,
Ivre de volupté,d e te,dresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifié,
Fatigué de mourrir dans un trop long supplice
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et se frappant le coeur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuiit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la page,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu
Poète, c'est ainsi que fond les grands poètes,
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans,
Qaund ils parlent ainsi d'espérances trompées,
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur,
Ce n'est pas un concert à dilater le coeur,
leurs déclamations sont comme des épées :
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant,
mais il y pend toujours quelques goutes de sang.

 

La nuit de Mai
Alfred de Musset